Éruption de la Montagne Pelée du 8 mai 1902
Travail sonore « Le souffle de Saint-Pierre – Mémoires incandescentes »
Le 8 Mai 1902, l’éruption de la montagne Pelée anéantissait la ville de Saint-Pierre de la Martinique et quelque 28 000 personnes qui se trouvaient dans son sillage. Ainsi c’est 1/7 de la population martiniquaise de l’époque qui a disparu en quelques minutes et le drame a eu un retentissement mondial.
Frank A. Perret, sismologue américain, ingénieur et philanthrope, œuvre pour l’ouverture en 1933 d’un musée dédié à la volcanologie et présentant des vestiges de la catastrophe. [1]
Au fil des décennies, plusieurs phases de travaux feront évoluer ce musée nommé alors « Frank A. Perret » jusqu’à une restructuration récente. En 2019, le musée devient « Mémorial de la Catastrophe de 1902 | Musée Frank A. Perret ». [2]
Dans le cadre de la commémoration des 120 ans de l’éruption du mont Pelée, le Mémorial de la catastrophe de 1902 | Musée Frank A. Perret a souhaité interroger ce qui reste dans les familles de cet événement dont il n’existe plus de contemporain.
Basé sur une soixantaine d’interviews longues ou sous forme de micro-trottoir, le travail sonore « Le souffle de Saint-Pierre – Mémoires incandescentes » se décline en deux séries de podcasts : douze audios courts et seize séquences longues. Ce travail est introduit par une bande-annonce intitulée « Onde de choc » qui s’appuie sur des extraits de journaux de l’époque.
Les témoignants sont porteurs d’une histoire étayée ou bien d’une courte anecdote captée au hasard d’une conversation, trouvée à partir de recherche documentaire ou encore issue du récit familial. Les traces sont parfois matérielles : un objet exhumé de l’éruption, un courrier adressé par un rescapé ou par un disparu, un carnet tenu par un membre de la famille ayant vécu la catastrophe. D’autres intervenants qui n’ont pas de « filiation » directe avec cette catastrophe apportent également leur regard.
Ainsi, toutes sortes de modes de transmission viennent nourrir cette mémoire. On pourrait même ajouter un élément essentiel à cela : il est finalement apparu au travers des réactions et propos des personnes croisées au long de ce travail, qu’on ne pouvait pas ne pas transmettre.
Si les personnes n’ont pas de récit à partager sur l’événement en soi, c’est aussi comme le disent certaines d’entre elles parce que c’est précisément le silence qui est le fil invisible de cette transmission [3]. L’événement fut en effet tellement sidérant qu’il a pu conférer à un impensable, imprimant insidieusement les individus, rendant inconvenant quelque mot que ce soit pour dire.
Et d’ailleurs dire quoi ? dire pourquoi ? Il s’est agi alors de survivre, en dépit du traumatisme psychologique et des pertes de tous ordres. Il y a donc parfois la volonté farouche d’oublier chez les uns et l’absence de nécessité de « ressasser les mauvais souvenirs » chez d’autres (ou dit autrement, le « besoin » de ne pas ressasser). D’aucuns expliquent aussi les raisons de ce silence au regard de l’époque : les adultes de cette génération ne discutaient pas avec les enfants et les plus jeunes n’étaient pas autorisés à poser des questions aux anciens. Certains font résonner cette question de la (non)transmission avec les caractéristiques particulières du territoire : celle de l’ancrage dans l’histoire de l’esclavage profondément marquant et également tu, souvent et durablement, ou encore celle du climat avec la récurrence des risques majeurs (cyclones, séismes…) dont celui du volcan toujours actif qu’est la Pelée… D’autres soulignent que l’école n’enseignait pas l’Histoire spécifique du territoire.
Et c’est ainsi, avec cette charge du non-dit ou des informations fragmentaires, que les descendant.es nourrissent des interrogations, formulent des hypothèses sur ce que leurs aïeul.es ont pu vivre.
Plusieurs font en outre l’analyse qu’au-delà des mots ou de l’absence de mots, ce sont aussi des peurs ou des traits de caractère qu’ils ont reçu en héritage : ne pas se plaindre malgré la dureté de la vie, ne jamais aller dans le Nord de la Martinique où se trouvent Saint-Pierre et le volcan.
On peut conclure d’évidence que la transmission répond à une double exigence : d’un côté la volonté ou non de transmettre et de l’autre la volonté ou non de recevoir, ouvertement, mais aussi de percevoir, de chercher des éléments de cette transmission. Ainsi il est plus difficile à celui qui a traversé l’événement traumatique et qui en a été traversé, de ne rien laisser « transpirer ».
En effet, le fil de cette transmission est parfois évident, d’autre fois ténu. Il peut être pris comme tel ou il peut être tiré pour en savoir davantage. En écho au témoignage d’Eddy Commin [4] dont la bisaïeule — couturière — a échappé non seulement à l’éruption du 8 mai mais aussi à celle du 30 août 1902 anéantissant le Morne Rouge et sa population, disons que ce fil est la trame de l’histoire individuelle, maillé dans la trame familiale et plus largement dans le canevas d’une population, elle-même enracinée dans son territoire.
Il devient alors essentiel pour celles et ceux qui souhaitent dérouler la bobine de l’histoire que des témoignages existent, que se partagent les vécus : dans cette incarnation individuelle, dans ces intrications de vies, l’événement collectif développe du relief.
Ainsi, le travail sonore « Le souffle de Saint-Pierre – Mémoires incandescentes » n’a pas de prétention d’exhaustivité ni de vérité absolue, historique, mais il retrace la vérité de chacun.e, en recueillant ce que les personnes savent de leur histoire ou ce qu’elles en supposent.
Et pour ouvrir l’écoute de ce travail au plus grand nombre, l’intégralité des séquences est disponible au-delà du musée, via des plateformes de podcasts. De fait, la (re)découverte de cet évènement est aussi rendu possible au public empêché. [5]
Toutefois, il nous a semblé important que ces voix aient un écho dans la ville-même, c’est pourquoi la série de courtes capsules intitulée « Le souffle de Saint-Pierre » est accessible via des QR-Code apposés en des endroits forts de la ville, sur des panneaux explicatifs pré-existants à ce travail. L’écoute in-situ donne alors une dimension toute particulière aux propos.
Précisions enfin que cette exposition a reçu le label Exposition d’intérêt national 2022 et un financement du ministère de la Culture.
Ce travail a été réalisé à l’initiative du Mémorial de la catastrophe de 1902 | Musée Frank A. Perret, en partenariat avec l’association la Servante.
Fabienne Pélage | Les Portraits Singuliers
Réalisations sonores
06 77 62 02 20 – 06 96 61 82 19
lesportraitssinguliers@gmail.com
https://soundcloud.com/user-326996884
[1] https://www.memorial1902.org/frank-perret-et-lhistoire-du-musee/
[2] Le Mémorial de la catastrophe de 1902 | Musée Frank A. Perret est un musée de la ville de Saint-Pierre géré par la Fondation Clément dans le cadre d’une délégation de service public. Il bénéficie de l’appellation Musée de France.
[3] Cf notamment les épisodes « Après l’oubli » et « Dans le silence des gens d’avant » de la série « Mémoires incandescentes »
[4] Série « Mémoires incandescentes » — Episode « Sur le fil »
[5] Site podcastics : https://www.podcastics.com/podcast/le-souffle-de-saint-pierre/ ou autres plateformes de podcasts (Deezer, Spotify, Apple podcasts…)